Transparences

(Texte écrit dans les années 2000, je ne connaissais pas encore le concept de « vraie vie » développé par François Jullien, pourtant c’est bien ce dont il est question)

Depuis hier les heures s’étirent lentement, lourdes et cotonneuses. Le temps devient éternité. Va-t-il devenir enfer, ou paradis. Je joue avec cette idée, en regardant le jour décliner par la fenêtre, silencieuse. Enfin Irène se déplie, frêle, mais solide, comme toujours. 

« Bon, je vais m’étendre un peu. Mais juste quelques minutes, je ne veux pas… je veux être là quand… tu m’appelles si… »


Son regard vers le lit est inquiet, encore étonné de l’évidence, puis il se retourne vers la chambre, se pose à peine sur moi, papillonnage témoignant de sa peur, sourde, de ne pas être à la hauteur. Elle quitte la chambre. Depuis que Maman quitte doucement le monde des vivants, chacune d’entre nous l’assume plus ou moins bien. Irène le vit mal. Et moi, j’attends. 

Depuis le début de la maladie, violente et inattendue, j’attends un signe d’elle, ma mère. Un signe d’amour, d’affection, ou même un signe d’amitié, peu m’importe, du moment qu’il soit de reconnaissance. Un signe du cœur qui me mettrait au monde, enfin. Un geste, ou mieux un regard, qui me traverserait, m’allumerait, m’illuminerait même, pourquoi pas, j’espère encore. 

Mais que puis-je attendre de ce regard vide, de ce visage immobile, de tout ce corps lourd, paralysé de douleur. Dans quelques heures, quelques jours, elle partira à jamais. Mais pour moi rien n’a encore changé. Née quatrième fille, je n’ai pas su provoquer son amour, suscité sa joie ou sa tendresse. J’en souffre encore, plus que de raison sans doute, mais je n’y peux rien. Je souffre et j’attends. J’attends l’impossible. 

Irène sortie, j’observe silencieuse l’objet de mon amour. Ou bien serait-ce de ma haine ? Son visage, sans fard et sans pudeur, a enlaidi. Mais, incapable de parler, de bouger, de voir et peut-être même d’entendre, elle m’appartient. Et je suis bien décidée à en profiter. Je scrute chaque trait, chaque ride, chaque tache, toutes ces marques du passé qui retracent sa vie, et j’en jouis. Joie morbide. Vais-je vraiment la regarder partir sans frémir. Sans peur, sans crainte. Juste des regrets amers ? Dans le silence du soir je guette, immobile, tâchant de comprendre ce sentiment étrange, l’indifférence à la mort imminente d’un proche. 

Déjà, lors du départ de mon père, il y a quelques années, ce sentiment m’habitait. Et j’avais pris plaisir à le décortiquer, comme je le fais ce soir. Pourquoi pleurer un être qui ne vous était rien, ou si peu. Mon père avait-il pleuré pour moi ? Avait-il seulement su que j’existais. Trop souvent j’en avais douté. Je n’avais pas le souvenir qu’il m’ait prise dans ses bras, ou parlé, ou même regardée. Juste grondée et repoussée. C’était un homme fort, violent, travailleur. Il disait ne pas supporter les jérémiades de filles. 

Plus tard, en y repensant, je l’avais compris seul, et perdu au milieu de toutes ses femmes. J’aurais pu lui parler, peut-être. Mais il était trop tard. Finalement sa mort m’avait touchée, comme un empêchement. Fallait-il la perte pour aimer ? 

Soudain ma mère gémit, comme un animal apeuré. Je prends sa main. Elle est douce, chaude, mienne. Dans un élan d’amour, je la serre. Ses paupières vacillent, ses lèvres frémissent. Elle cherche à parler. Un hoquet d’émotion m’étreint la gorge. Sait-elle que c’est moi, et non Irène ou une autre, qui lui tient la main ? 

Il me revient en mémoire ce matin de décembre où mon frère vint au monde. J’étais si jeune, à peine six ans, mais je m’en souviens très bien . A moins que cela ne soit une reconstruction de mon esprit, à partir de souvenirs racontés par les autres. Le souvenir emplit mon âme et l’enserre. Il prend corps. C’est le mien 

Le terme était bien avancé et l’enfant se présentait mal. Le médecin de campagne, venu en catastrophe à la ferme, craignait le pire. Il avait requis l’aide de mon père qui nous avait toutes évacuées. Il avait gelé dans la nuit. Et pendant que ma mère accouchait en criant sa misère, je pataugeais dans les flaques, concassant rageusement la glace encore fragile. 

Bien après midi mon père était enfin sorti de la chambre, hurlant sa joie. Il était passé devant moi sans me voir. Il

riait, pleurait, répétait « Un garçon, enfin, c’est un garçon, magnifique ! ».

Je m’étais enfuie chez la voisine. Personne ne s’était inquiété de mon absence avant le soir. Irène était venue me chercher pour dîner, ravie. Elle l’adorait déjà, ce garçon attendu par tous. François était beau, disait on au village. Ma mère en était fière .

Elle disait « C’est mon petit dernier, le plus beau, je n’en aurais plus d’autre ».

Le médecin avait évité le pire, mais ma mère en était restée handicapée. Je n’en savais pas plus, on ne parlait pas de ces choses là, chez nous. François avait grandi vite, prenant toute la place. J’avais appris à devenir transparente, il n’y en avait plus que pour lui. 

Jusqu’à ce qu’il soit fauché par une voiture, sur la route qui passait au bord de la ferme. A l’enterrement, ma mère s’était jetée sur le cercueil en hurlant
« Seigneur, pourquoi me le prendre ? j’ai eu tant de mal à l’avoir ».

Ce jour là j’avais demandé au Seigneur de venir me chercher, moi aussi. Pour voir ma mère pleurer sur mon cercueil. Il ne m’a pas entendue, ni ce jour là, ni plus tard. 

A nouveau son visage s’anime. Elle cherche à communiquer. Souffre-t-elle trop ?

« Maman, si tu veux un calmant, serre-moi la main ».

J’ai parlé doucement, je ne veux pas qu’elle reconnaisse ma voix et réclame Irène. 

Une fois devenues adultes, les deux autres étaient parties à l’étranger, ensemble, sans me prévenir. Seule Irène devait savoir. Elles n’en étaient pas revenues, même pour mon père. J’avais compris cette année là que je n’avais pas été la seule à souffrir en silence. Mais nous n’en avions jamais parlé. D’ailleurs, après l’enterrement de François, personne ne parlait plus, à la maison. Irène secondait ma mère, qui lui confiait son malheur. Les deux autres étaient en pension, en ville. Et moi je traînais ma transparence, attendant que le Seigneur vienne me chercher. 

Cette main, dans la mienne, c’est un bonheur inattendu. Un droit enfin acquis que je ne veux plus partager. Elle y donne une légère pression. Je décide d’aller chercher l’infirmière qui attend en bas dans la cuisine. Nous remontons ensemble dans la chambre. Elle l’ausculte et soupire, d’un air entendu.

« Je vais lui faire une piqûre qui va l détendre… voulez-vous prévenir votre sœur ? ». J’hésite une demie seconde. « Oui, oui, allez-y, je vais la prévenir. »


Je sors dans le couloir, fais quelques pas dans l’escalier qui mène au deuxième, attends que l’infirmière sorte de la chambre, puis je reviens me poster debout près du lit, attendant le retour de l’infirmière. Cette précipitation m’a vrillé l’estomac, pas question de me laisser faire, encore une fois. 

Voyant que ma mère souffle plus fort, je m’assois sur le lit et je reprends sa main. Je sens confusément que cette main sera notre dernier lien. « Maman ? Tu m’entends ? L’infirmière te prépare un calmant. Tu vas voir, ça ira mieux ». 

Il y a dix ans, moi aussi, j’avais eu recours aux bons soins d’une infirmière. On m’avait repêchée dans l’étang. Trop tôt, puisque je vivais toujours. Le Seigneur m’avait encore lâchée. C’était la deuxième fois. La première m’avait valu des ecchymoses sur le cou pendant plus d’un mois. Décidément personne ne voulait de moi, pas même le Seigneur .

« Cessez donc de dire des bêtises ! » avait grondé le jeune interne.

« Vous êtes encore jeune, et jolie. Pourquoi voulez-vous rencontrer le Seigneur maintenant. Attendez donc d’être vieille, et toute ridée. Il saura bien vous accueillir, à ce moment là ».

Il était ressorti de ma chambre en riant, faisant un clin d’œil. Je n’avais pas trouvé ça drôle, mais j’aurais aimé qu’il m’embrasse, qu’il me parle encore. Rêves de jeune fille. 

L’infirmière revient sans rien dire. Je me lève du lit pour la laisser travailler. En quelques gestes rapides et précis, elle injecte quelques centilitres d’un liquide transparent, anodin. Je la regarde faire sans y penser, je suis repartie dans l’enfance. 

Je revois ma mère, assise dans sa cuisine, le petit François sur ses genoux. Elle le faisait boire à la cuillère. Il recrachait l’eau et ma mère riait en l’embrassant. « Petit coquin, tu as fini de me faire marcher ». Elle était heureuse alors, et je profitais de sa joie, malgré tout. Je me rejoue la scène et il me semble maintenant comprendre le bonheur d’être mère. Pourquoi n’ai-je pas voulu. Je comprends tout à coup que la maternité me manque, terriblement. 

L’infirmière replie son bras, et la borde. « Voilà… il faut rester près d’elle maintenant. Votre sœur va venir ? Il ne faudrait pas trop attendre. ».

Je la regarde sans la voir. De quoi se mêle-t-elle, elle m’agace. Je détourne le regard en hochant la tête, murmurant un vague assentiment. Je la sens se raidir. Elle a compris, mais peu m’importe. Qu’elle s’en aille, vite, et me laisse seule.

« Bien… je vous laisse alors. J’ai quelques personnes à voir dans le secteur, je reviendrai dans une heure .. mais… enfin je vous laisse ». 

Elle s’éloigne rapidement. Vivre la mort des autres, la douleur des familles, est un quotidien déjà assez pénible. Inutile de s’en mêler plus que nécessaire. Il est tard, elle doit déjà être ailleurs, dans sa vie, chez elle. Je ne la regarde pas quand elle sort. Je crois qu’elle non plus. Je suis à nouveau transparente. 

Je m’approche du lit, guettant un signe, un apaisement. Soudain j’ai comme une illumination. Maman a toujours été très pieuse, elle aurait aimé prier. Je commence doucement. « Notre Père qui êtes aux Cieux, que ton Nom soit… ».

Peu à peu elle se détend, le visage tourné vers moi, confiant. Sa main bouge dans la mienne. Est-ce voulu ? Un signe, un remerciement. Je fonds en larmes, sans en prévoir la force. Au milieu des larmes une trouée m’apparait. Elle est là, avec moi, pour moi, si proche. Je peux, si je le veux, franchir l’océan qui nous sépare. Je murmure. « Maman… je t’aime. »


Un sursaut de sa main m’avertit qu’elle m’a entendue, et peut-être même comprise. Pour ne pas éclater en sanglots je reprends un chant religieux, en étreignant sa main. Les chants se suivent, son corps s’est alourdi et la tension a disparu. Elle a du s’endormir. Je m’apaise, moi aussi. Je chante encore, sa main dans la mienne, quand Irène entre brusquement.  « C’est toi qui chantes ? ».

Je me sens prise en faute, comme lorsque j’avais sept ou huit ans et qu’Irène me faisait réciter mes prières, avant la messe de dix heures. Je lâche d’un coup la main qui retombe lourdement sur le drap, sans vie. Je suis pétrifiée. Irène se précipite vers le lit, attrapant l’autre main, toute aussi molle.

« Mais… elle est morte !! Maman !? Maman !! ». Je reste inerte, assise sur le lit. Irène se redresse, furieuse, impudique.

« Pourquoi tu ne m’as pas appelée ? Comment as-tu osé ! Je t’avais dit !!! ».

Elle retombe sur le lit en pleurant. Je me relève gauchement, étourdie. Je ne sais que dire, je n’ai qu’une seule pensée. Impossible de trouver autre chose à lui dire. Je préfère me taire. Après tout, elle a eu tout l’amour qu’elle voulait de son vivant. Pourquoi n’aurais je pas ma part ? C’est bien le moins, non ? 

Je tire sur la courtepointe du lit, calmement. Je me sens tout à coup très forte, apaisée. « Je vais nous faire du thé, et prévenir l’infirmière. Pas la peine qu’elle repasse ». Je sors. Irène pleure bruyamment en appelant sa mère de façon répétitive, plaintive, elle m’a déjà oubliée. 

Je ne sais pas si je suis encore transparente… mais je suis bien vivante. Je le sens, enfin. En descendant l’escalier, je me surprends à sourire. J’espère qu’il n’est pas trop tard pour vivre.