« Maman ? …. Maman ? « .
Je l’appelle, je crie même un peu, mais elle ne répond pas. Et moi je n’ose pas crier plus fort. Parce qu’elle ressemble à l’oncle Jean. Celui qui se lève la nuit et qui marche les yeux fermés, les bras devant pour ne pas tomber. Je l’ai vu au camping l’été dernier et tout le monde rigolait le lendemain parce qu’il était allé jusque dans l’eau.
Mais elle, elle a les yeux ouverts, pourtant elle ne regarde rien. Enfin, je crois. Ah oui, je me rappelle, je crois que c’est funambule ou… ou quelque chose comme ça. Et les funambules, faut pas les réveiller, sinon ils meurent. Si, si, c’est ma grande sœur Joséphine qui me l’a dit ! Mais le temps passe… C’est bien beau de faire la funambule, c’est tout de même l’heure de la soupe. Et le vieux va encore gueuler si je ne la réveille pas vite fait.
« Maman ? … Maman ? »
Je lui caresse doucement la main. Ca y est, la voilà qui redescend, elle tourne la tête vers moi, je lui souris gentiment en espérant qu’elle ne va pas se mettre à hurler de terreur comme dans les films d’horreur que les autres regardent en cachette dans le noir de la chambre des grands, pour se faire peur.
«Ah, tu es là ?» dit-elle en ayant l’air de me découvrir, alors que j’ai ma main dans la sienne.
Bien sûr que je suis là ! Où veut-elle que je sois. A cinq ans, je peux difficilement me passer d’elle. Elle est si belle, avec son beau visage d’ange. Bien sûr, elle ne me parle pas beaucoup. Elle me prend par la main et elle m’oublie très vite. Elle m’emmène dehors, elle se pose quelque part et elle écoute. Mais c’est tout de même ma maman et j’adore tout faire avec elle, quand elle veut bien m’emmener, même si des fois elle peut rester des heures et des heures sans bouger à écouter le ciel, ou parfois à chantonner.
Cela vous paraît fou ? Mais il faut vous dire qu’à la maison, elle ne peut pas ! Elle a beaucoup trop de travail. De toute façon, à la maison, elle ne peut rien. Il gueule si fort ! Et encore, quand il ne la tape pas ! Alors elle ne dit rien. Elle chantonne, ça doit lui donner du cœur à l’ouvrage, comme on dit. Et elle fait tout ce qu’il veut : à manger, le ménage, les courses, les papiers, et les enfants aussi, peut-être.
Je me demande si elle ne nous a pas fabriqué comme ça aussi, en chantonnant, pour ne pas l’entendre au dessus d’elle. Je suis sûr qu’il fait ça en soufflant très fort, comme quand il fait ses pompes le matin, avant la douche. Enfin moi, je vous raconte ça, vous me trouvez peut-être mal élevé. A mon âge ! Mais que voulez-vous, personne ne s’occupe de moi, il faut bien que j’imagine les choses, à défaut de tout comprendre. J’ai pourtant des tas de frères et de sœurs, mais ils sont bien trop grands. Ils me disent que je suis un sale mioche et que je ne présente pas plus d’intérêt qu’un cancrelat à écraser. Mais moi je m’en fiche, parce que je sais même pas ce que c’est un cancrelat !
Alors moi j’écoute et je regarde, même quand il ne faut pas, et je sais bien que pour faire des enfants il faut être tout nu et se mettre au dessus de la maman, dans le lit, et faire des pompes en soufflant. Je n’ai pas encore compris pour la fabrication des bébés dans le ventre, mais je sais bien que ça doit se passer comme ça avec le papa et la maman.
Enfin bref. Donc, de temps en temps, ma maman se fait belle, avec un peu de rouge sur les lèvres, et un peu du même rouge sur les joues, et puis elle met son manteau et me regarde, l’air de pas trop vouloir savoir si j’ai envie de la suivre ou pas. Elle me dit «Tu es prêt ?» et sans attendre la réponse elle m’embarque. Vous pensez bien que je me tiens toujours prêt pour ce genre de situations, j’enlève jamais mes chaussures, même si j’ai mal aux pieds, parce qu’elle pensera pas à me faire les lacets et je sais pas encore trop bien les faire.
Une fois qu’on est sortis de l’appartement, elle appelle l’ascenseur, et déjà on entend fort les cris de la voisine du dessous, celle qui vit avec un monsieur que ça se voit qu’il est pas le papa des quatre lardons mal blanchis, comme il dit mon père. Il y en a une, Charlotte, c’est ma préférée, avec ses nattes qui gigotent dans son dos quand elle court. C’est celle que j’emmènerai avec moi, plus tard quand je serai grand. Mais je ne lui ai pas encore dit parce que je dois réfléchir encore. C’est une décision tout de même très importante, parce que forcément on aura plein d’enfants et moi je veux être sûr qu’elle sera pas malheureuse comme Maman.
Il faut l’attendre longtemps l’ascenseur, parce qu’on habite au 14ème, et il y a toujours des grands en bas qui jouent à empêcher l’ascenseur de monter pour nous. Quand on attend trop longtemps, j’ai toujours peur qu’elle en ait marre ou qu’elle change d’avis, alors je tire sur sa main pour lui montrer la porte qui mène à l’escalier. Mais elle est déjà un peu ailleurs, elle chantonne et elle ne me voit pas faire. Alors j’attends sans rien dire, en écoutant la mère de Charlotte qui crie sur ses frères et j’essaye de chanter dans ma tête les chansons que Maman chantonne tout bas.
Quand on arrive en bas, il y a un peu l’odeur du pipi de chien et j’aime pas trop ça, en plus que ça fait peur parce qu’il y a plein de grands qui rigolent bêtement et qui essayent de me tirer les cheveux, surtout qu’ils voient bien que Maman les regarde pas, elle. Et enfin, on arrive dans la rue, et si tout s’est bien passé, j’ai toujours ma main dans la sienne et elle se met à marcher assez vite. C’est là où je dois surtout pas tomber ou me cogner, parce que je ne suis pas sûr qu’elle s’arrêterait pour m’attendre.
C’est toujours quand il fait beau. Elle dit «Tiens il fait beau, on va pouvoir sortir». Et hop ! Elle se met à chanter plus fort. Pour moi c’est le signe. Je dois me préparer vite fait, parce que je ne suis pas sûr qu’elle m’attendra.
Une fois dehors, elle marche vite, trop vite. Parce que mes jambes à moi, elles sont quand même plus petites que les siennes. Mais je ne dis rien. J’ai bien trop peur qu’elle me laisse à la maison, la prochaine fois. Et puis, au bout d’un moment, peut-être parce qu’elle est un peu calmée, elle marche moins vite. Elle ne regarde rien mais elle ne court plus. Et moi je peux enfin respirer et admirer le paysage. Parce qu’avant, pas question. Elle va même tellement vite que j’ai intérêt à bien regarder où je mets les pieds !
Elle marche, elle marche, sans s’arrêter. On dirait qu’elle ne sait pas où elle est, ni où elle va. Je me dis qu’elle suit une petite musique qui l’appelle. Et puis tout à coup elle s’arrête. N’importe où. Devant un magasin, ou à côté d’une voiture, ou en plein milieu d’une foule qui avance, enfin n’importe où je vous dis. Et puis elle ne bouge plus. On dirait une morte, mais avec un beau visage d’ange. Elle a l’air tellement heureuse, même si elle pleure. Il y a plein de larmes mouillées qui coulent sur ses joues, gouttent sur son bras et finissent dans ma main. C’est chaud et c’est doux.
Et quand elle est comme ça, rien ne peut la faire bouger. Pensez si j’ai essayé, au début. Moi je croyais qu’on partait en promenade, qu’on irait voir les bateaux, ou les magasins de jouets. Mais non, à chaque fois, c’est la même histoire. Elle court, elle s’arrête, elle a son beau visage d’ange et ça peut durer une heure, ou deux, ou plus même. Enfin, très longtemps, même que je finis par avoir envie de faire pipi des fois, mais je ne dis rien. De toute façon, ça ne servirait à rien, j’ai déjà essayé, elle ne m’entend pas.
Après elle se réveille. Et sans me regarder, elle repart à la maison. Elle ne dit rien. On retrouve l’ascenseur, l’odeur du pipi, les cris de la voisine. Elle remet son tablier et reprend son travail, en chantonnant.
Bien sûr je me suis souvent demandé pourquoi elle est comme ça. Mais personne ne m’a expliqué. Je vois bien qu’elle n’est pas heureuse, avec lui. Même que des fois, je me dis que si j’étais plus grand… Mais de toute façon, elle ne me regarde pas non plus. Je crois bien qu’elle ne regarde personne !
Alors je me dis que c’est un ange, qui a fait une bêtise là-haut dans le ciel et qui a été punie. Le Bon Dieu, il l’a obligée à redescendre sur terre, à se marier avec l’autre gueulard, à faire ses huit enfants et à attendre, je ne sais pas quoi. Mais comme il est quand même gentil, le Bon Dieu, il lui a donné le droit d’avoir des petites récréations, où elle peut écouter ses copains anges chanter. C’est pour ça que, quand il fait beau, elle court vite pour trouver un endroit où elle les entend bien. Et c’est pour ça qu’elle pleure. Parce qu’elle voudrait retourner là-haut, avec eux.
Ce qui m’embête un peu, c’est quand elle repartira là-haut. Est-ce qu’elle m’emmènera ? Moi je crois que oui. Elle dira «Tiens il fait beau», et ensuite «Tu es prêt ?». et puis elle courra et le Bon Dieu lui dira «Allez maintenant, tu peux monter, tu as été assez punie». Et il lui tendra la main pour qu’elle monte. Et comme moi je ne lui lâche jamais l’autre main, j’irai avec elle, au Paradis… Ce sera bien, hein ?
Echos du XIXème. Brèves. Trois morts en trois minutes.
Hier, à 15 heures, au coin de la rue Marcel Sembat et de l’Avenue Champlain, une femme d’environ quarante ans s’est jetée sous le tramway avec son petit garçon de six ans. Sous le choc, le chauffeur du bus s’est tiré une balle dans la tempe au milieu des passants avant que les secours n’arrivent. Il n’y a aucun survivant.
