« Quelle est la femme, bouillonnante et infinie, qui n’a pas, immergée qu’elle était dans sa naïveté, maintenue dans l’obscurantisme et le mépris d’elle-même par la grande poigne parentale-conjuguale-phallogocentrique, eu « honte de sa puissance ». Hélène Cixous, Le rire de la Méduse, p.14.
Je ne pensais pas retrouver ce blog si tardivement puisque le site existe depuis deux mois. Ayant élaboré une routine d’auto-analyse réflexive qui me convient, avec un billet déposé chaque jour sur une plate-forme publique, j’avais imaginé déposer ici des textes plus construits, bien moins personnels, des textes susceptibles d’être imprimés en essai et donc « formatés ».
Mais l’écriture Vivante, dite féminine par Hélène Cixous, est source de construction de soi, au même titre que la littérature (cf Lire c’est guérir de Marc-Alain Ouatkin). Grâce à mes textes quotidiens j’accède à la « vraie vie » en moi (cf « La vraie vie » de François Jullien), que ce soit dans les journaux extimes qui traitent de ma vie quotidienne « In The Real Life » (IRL) ou de celle de mes personnages « In Game » (IG) puisque je joue quasi quotidiennement sur un serveur « Role Play » (RP) d’un jeu vidéo, un MMORPG encore très fréquenté, World of Warcraft.
Or la « vraie vie » que j’y développe s’est révélée être source de projections pour certains lecteurs, souvent des hommes, attirés par la puissance qui s’en dégageait. Ces projections ont entraîné diverses réactions, certaines de désir projectif, d’autres de rejet égotiste, toutes violentes, qui m’ont blessée. Et il me semble opportun d’en témoigner ici, sans en formater le contenu. Belle entrée en matière des éclats de Rire de la Méduse.
Ecrire, exprimer mes ressentis, chercher à comprendre ce qui vibre en moi, me permet d’accéder à ce que je nomme le Réel, l’invisible qui nous anime, sous la Réalité du moment. Me Dé-voiler me permet de Dé-couvrir les différents « Je » qui me constituent, l’Autre en moi, l’ Avec-Moi de Peter Sloterdjik.
Ce faisant j’offre au lecteur qui se laisse toucher, la possibilité d’atteindre l’Autre, et ainsi de se construire, de se Dé-couvrir lui-même. Je ne devrais donc pas m’étonner des projections qu’engendrent mes textes. Sauf que ces lecteurs ne se contentent pas de projeter sur mes textes ce que bon leur semble dans leur for intérieur. Ils ont aussi la possibilité de m’atteindre, pour me jeter à la figure, IRL ou IG, ces projections qui ne me concernent en rien. Dure responsabilité de l’auteure.
Mes écrits, sincères et vrais, sont ainsi ravalés au rang d’angoisses existentielles qu’une mère aimante n’a pas su éteindre, ou pire de fantasmes érotiques, qui m’objectivent, et anéantissent mon identité de sujet.
Voilà ce qui motive ce texte de colère.
Il est difficile de se dévoiler intimement sans donner l’impression de geindre, de râler, ou de se plaindre. Et j’essaye toujours de relativiser en analysant mes ressentis. Mais plusieurs réactions ont mis à mal mes capacités de résilience. Et je me sens finalement salie, souillée, violentée même, par ces différentes projections qui tentent de m’étouffer, me «recadrer», et donc de recouvrir la « vraie vie » qui pulse en moi.
Alors je rue dans les brancards, j’écris «quand même», j’affronte mes détracteurs, autant que faire se peut, toujours par écrit. Mais une part de moi s’en juge encore responsable, et me crie intérieurement de me taire. Si cela arrive sans cesse, c’est sans doute parce que je l’ai «bien cherché», non ?
Voilà ce que le patriarcat a fait de nous. Coupables, quoi qu’il advienne.
J’exprime ma joie d’être, de créer, de gérer, de prendre en charge des projets communs. Me voilà libre et joyeuse, admirée, recherchée pour mon enthousiasme communicatif. Mais cela engendre des jalousies. Très vite, on cherche à me faire taire, à m’éteindre, à me blesser. Et si, par malheur, il me prend de vouloir évoquer le négatif que je ressens, alors je deviens stupide, ou orgueilleuse, ou exigeante, ou « mal baisée ». Trop ceci et pas assez cela. Coupable.
J’affiche tout de même ma puissance d’être, étalant au grand jour mes capacités de résilience. Inconsciente des projections. Mais j’ai ce faisant accepté, à mon corps défendant, de jouer au jeu de la domination… désirée et mise en scène par les hommes devenus de faux soumis, exigeants et voraces. Coupable.
Je me tais et laisse entendre par mon silence vertueux que je consens à me plier aux bons désirs de l’homme, tellement sûr de son fait. L’époux, le père, le patron, l’amant, le soi disant sachant qui me veut soumise, mais pas trop éteinte. Mais je n’y mets pas assez d’entrain, pas assez d’envie, pas assez de… Désir, et donc de vie. Logique et pourtant coupable.
J’explique qu’il n’en est rien, que cette puissance d’être m’est propre, personnelle, intime, auto-révélatrice. Peu importe ce que j’en veux faire, car rien ne m’appartient. Je me dois de partager, soigner, me sacrifier pour l’Autre et surtout les autres, ceux qui dominent le monde sans même le voir. Coupable.
Je tente de rassurer en expliquant que je me nourris de l’Autre, comme tout être Humain, et qu’à ce titre j’ai effectivement à coeur de l’Aimer pour qu’il s’épanouisse. Quel monstre d’égoïsme. Comment ose t’on afficher sa compréhension des êtres et ne rien en faire. Coupable.
J’essaye alors d’expliquer ce que je ressens, de dire mes ressentis, mes blessures, de mettre un peu d’intelligence et d’ordre dans ce chaos émotionnel. Mais je suis de nouveau rejetée. On me traite de jalouse, narcissique, méprisante, mythomane, hystérique, folle, bonne à enfermer, refouler, nier. Coupable.
Finalement je me tais, désappointée et blessée, tâchant de ravaler ma honte d’avoir osé m’exprimer. Me voilà redevenue une pauvre femme, idiote et versatile, incapable d’aligner trois mots « raisonnables ». Coupable.
Coupable, mille fois coupable, d’autant de projections qu’il y a d’avatars du patriarcat, Hommes, Femmes, de tous âges et de toutes identités, tous garants d’un cadre, d’un ordre, de normes qui les dépassent et les enlisent sous une couche de non-vie, hyper-colorée, hyper-médiatisée, hyper-monétisée, ultra-bêtifiante, quasi-totalitaire.
Dure bascule qu’est régulièrement la mienne, en comprenant l’espoir inconscient, le besoin viscéral, de ceux qui me veulent simple objet de leurs désirs pathétiques. Récurent, difficile, mais bénéfique. Improbable aussi, car je m’aperçois que chaque jour qui passe je recommence à croire au possible Dé-couvrement des uns et des autres. J’en ai tellement besoin. Il est là mon talon d’Achille.
Ma naïveté est garante de ma survie. Car chaque jour je renais, grâce à l’écriture et à la lecture. Chaque jour, même blessée la veille, je retrouve la Foi. Foi en un « Je » qui se recrée en permanence. Foi en Tout ce qui est possible. Foi en la Vie. Peut-être parce que j’ai finalement accepté l’horreur qui nous habite et nous anime. L’Humanité, celle de l’Autre et donc aussi la mienne, n’est ni «bonne», ni «belle». Elle est, tout simplement. Il faut donc «faire avec», sans chercher à s’en détourner, par la grâce d’une naïveté bien utile pour survivre.
Je comprends mieux le cynisme d’un Cioran, les errements d’un Levinas, la rage d’une Cixous, le désappointement d’une Fouques. Comment réussir à y croire encore, quand on prend conscience de l’énorme couche de non-vie sans cesse re-déposée par dessus nos plus petits Dé-bordements, par tous les tenants des innombrables « Vérités ».
Vérités scientifiques, vérités morales, vérités statistiques, vérités sociologiques, vérités ceci, et vérités cela. Des vérités qui sont toutes, sans exception, normatives.
Incroyable tout ce que l’on peut apprendre sur soi et sur son Humanité pour peu que l’on reste vigilante.
Voilà comment le manifeste d’Hélène Cixous, édité en 1975, réédité en 2010 mais découvert récemment, aura servi de déclic libérateur, cinquante ans après sa première édition, totalement passée sous silence dans notre beau pays de sachants phallocrates. Elle ne savait pas, à cette époque, que la traversée de son texte prouverait la justesse de sa colère.
Mais y aurait-il, comme elle l’affirme, une écriture féminine, différente de l’écriture masculine traversée par un Logos dominateur ? Je la vois essentiellement Vivante cette écriture libérée. Vivante car profondément Humaine, Artistique, Désirante. Libido Creandi.

Laisser un commentaire