Je suis Méduse(s)

Pour pouvoir écrire des articles dédiés à ce blog, j’ai mis en place un nouveau processus d’écriture, en espérant pouvoir m’exprimer de façon pertinente, mais aussi nourrissante. 

Depuis des années j’écris des journaux extimes, Je m’y astreins avec régularité car c’est une bulle mentale ressourçante. Dans ces errements auto-analytiques face au tout premier, sinon unique, lecteur hypothétique, à savoir moi-même, je pars à la rencontre du fantôme d’une Avec-Moi à jamais perdue, ma double jumelle, mon «âme soeur » idéalisée (cf « Bulles » de Peter Sloterdijk). 

Et cela fonctionne parce que je me suis tricoté un cadre bien précis, pertinent parce que particulier. Une heure sur un stepper, sans m’arrêter, le pouce sur le clavier d’un smartphone. Le rythme est soutenu par les jambes. Suivre l’incitation à lâcher prise, et sentir l’inconscient qui remonte puis affleure soudain, comme une bulle à la surface de l’eau. C’est là que l’Autre en moi, la toute première lectrice, portée par cette nostalgie d’un double perdu, peut alors observer cette bulle, et la figer dans l’instant, comme Méduse, en lui donnant vie dans ma Réalité du moment. 

La mise en œuvre de ce site, que je fais mien depuis deux semaines, est une re-création de moi-même, une nouvelle naissance, la réponse du moment à « la » question qui m’habite depuis toujours : à quoi « Ça » (me) sert de vivre et surtout d’en être consciente. 

Depuis la rencontre avec le « monstre » que je cherchais pour illustrer mes recherches (comme le Leviathan de Hobbes), je dévore tout ce que je peux trouver de livres, d’articles et de podcasts, évoquant le mythe de Méduse, ses représentations artistiques et les analyses qui en sont faites. 

En effet, ce mythe grec, qui viendrait de mythes eurasiens bien plus anciens, donne une ossature parfaite à l’expression de ma quête de sens. Méduse, figure proteïforme, tout à la fois belle et laide, jeune et vieille, animale et humaine, homme et femme, vie et mort, a su contenir et (re)présenter le Sublime de la Vie. De fait, c’est, aux dires de ses différents exégètes, un modèle unique de résilience dans le domaine de l’art. 

J’aurais pu rencontrer cette figure mythologique re-visitée bien plus tôt (l’essai d’Hélène Cixous date tout de même de 1975 !). Mais sans les féministes américaines cet essai aurait été oublié. Car dès sa sortie, l’ensemble du petit monde universitaire, masculin et profondément patriarcal, s’est employé à rejeter, nier, dénier, et même effacer, ce qu’il révélait de pertinent. 

Serions nous donc tellement asservies par la raison et la culture philosophique grecques, celles du Logos, que nous en aurions perdu toute capacité de simplement Être, sans nous conformer sans cesse aux normes patriarcales ? 

De fait, c’est bien ce que je m’évertue à décortiquer depuis quelques années, grâce à mes journaux extimes, relativement confidentiels. Ecrits de l’intime où je « Me » suis Dé-couverte (cf F. Jullien), dans ce silencieux dialogue entre moi et moi-même, ce “deux-en-un” de la solitude, comme le nomme Hannah Arendt.  

Or, ce que j’ai compris récemment, c’est que je n’en serais probablement pas arrivée là, si je n’avais pas été de nouveau seule depuis trois ans.  Nul doute qu’en présence d’un amoureux, je me serais employée à m’effacer, afin que l’Autre puisse s’épanouir à mon contact. Et j’en aurais été heureuse, j’en suis intimement persuadée ! Mais je n’aurais pas pu, ou plutôt pas su, tout en même temps, me mettre moi-même au monde… La solitude amoureuse comme invitation à s’offrir la « vraie vie »… Peut-être est-ce, ce que Virginia Woolf aurait nommé « une chambre à soi ». 

C’est en tout cas ce qu’Hélène Cixous appelait donc de ses vœux, en incitant les femmes à libérer leur corps tout entier, car « à censurer le corps, on censure du même coup le souffle, la parole ». Et c’est pourquoi « il faut que la femme écrive par son corps ».  Pour redevenir vraiment vivante et ainsi s’incarner pleinement dans la Réalité sociale (ce qui est compliqué pour moi, qui suis AuDHD).

Voilà probablement pourquoi l’idée d’offrir une représentation de moi me tient tant à coeur. Car je suis effectivement Méduse. Non pas le monstre de laideur (sociale) contre lequel je me débats depuis trop longtemps. Mais celle qui se cache derrière ce masque, celle qui rage et se rebelle contre la mort symbolique de la femme en elle, à travers toutes les femmes. Une mort imposée depuis des millénaires par la loi patriarcale, celle du Logos érigé en Dieu tout puissant. 

Ecrire, dit Cixous,  c’est « repousser quelque chose de la mort, de façon très élémentaire ». Or cette mort, cette non-vie, est celle de la passivité féminine vers laquelle« toute femme est ramenée, sans cesse, via le corps étouffé, empêché », castré de toute velléité de vivre pleinement.

La maternité m’a pourtant permis de plonger dans la « vraie vie ».  Mais une vraie vie secrète, intime, intérieure, cachée derrière la vie ultra codifiée d’une mère de famille nombreuse, certes fofolle et dynamique, impliquée et présente, volontaire et motivée, mais finalement mise au silence, effacée, niée, dans son identité première. 

C’est donc en voulant rendre compte de mes recherches, que je me suis aperçue que j’étais en attente d’autre chose, en moi. Et en moi seule. Je savais mon écriture féminine ; je la savais aussi écriture du corps, puisque je mouline des jambes ; de même que je la savais écriture de l’inconscient, et donc du désir, puisque je me laisse écrire comme ça vient. Mais, grâce à Hélène Cixous, je l’ai Dé-couverte subversive, en tant qu’écriture du plus profond Désir. Bien au delà du carcan patriarcal. 

Ce site a finalement été créé pour lui permettre d’éclore. 

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